La bâtonnite aiguë

La bâtonnite aiguë : Le cancer de l’institution policière.

Cet article n’est pas un communiqué du Ministère de la Santé !

Il a été constaté depuis le début des années 2000 l’arrivée d’un cancer qui ronge la Police Nationale et semble se propager vers d’autres institutions. Attention, cette maladie est dangereuse ! Une crise de bâtonnite dans un service crée indiscutablement un mal-être pérenne au travail. Les symptômes sont une grande fatigue, accompagnée par moment de dépression nerveuse, surmenage professionnel, qui peut contaminer la sphère privée, un ras-le-bol généralisé, une baisse de l’estime de soi. La bâtonnite peut conduire à des fautes professionnelles, des accidents, et peut dans certains cas se révéler fatale.

Un cas typique :

Le contrôle et l’audition d’un consommateur de produits stupéfiants (en l’occurrence un joint) amène un groupe « stups » à l’interpellation de son dealer et à la saisie à son domicile de huit kilos de résine de cannabis et de plusieurs centaines d’euro en numéraire. Auparavant, il y aura eu des écoutes, des surveillances et puis l’audition de ses clients. Au final, il est déféré et condamné à un an de prison ferme. Nos collègues sont fiers, ils n’ont pas ménagé leur peine, d’autant que le Parquet adresse à cette unité ses félicitations verbales. Mais lors de la réunion hebdomadaire avec le Chef de service, celui-ci dit au chef d’unité : J’aurais préféré huit fois un kilo !

Je l’ai vécu personnellement. Cette histoire est authentique et reflète une partie de notre mal-être : La politique du chiffre. Enjeu malsain qui crée de la discorde au sein des unités, qui pénalise le citoyen et remet en cause notre vision du métier. Nous ne sommes plus au service de nos citoyens mais au service des statistiques du Ministère. Si j’avais su, je serai rentré à l’INSEE ou dans un institut de sondage…

Mais à qui profite la bâtonnite ?

Officiellement, la politique du chiffre vise à exposer les résultats de la Police Nationale, à montrer aux citoyens que leurs impôts sont bien dépensés. Officieusement, elle sert à évaluer la qualité du travail des hommes sur le terrain et, selon un article du journal « Le Point » du 01.04.2016, à permettre à nos cadres d’être honteusement rémunérés par les Indemnités de Responsabilité et de Performance.

Mais alors comment ça marche ?

Il y a un ratio, la différence entre faits constatés et faits élucidés. Plus le taux d’élucidation est élevé, plus les « chiffres » sont bons. Avec l’entrée en service du dernier logiciel de rédaction de procédure, l’administration s’est dotée d’un outil formidable, puisque notre travail est quantifié en temps réel et parfois (alors que c’est soit-disant interdit) de façon individuelle.

La bâtonnite est une maladie grave.

A cause d’elle, finies les enquêtes sur le long terme puisque ces dossiers sont trop longs à « sortir ». Alors on va se contenter de tout ce qui est alimentaire, ce qu’on appelle vulgairement le « petit judiciaire ». Un Chef de service disait il y a quelques semaines : « Nous n’avons plus le temps de faire de longues enquêtes, mais vous pouvez de temps en temps garder un long dossier pour vous faire plaisir. On n’a pas le choix ». Si les chiffres sont bons, on ne vous dira rien, mais s’ils sont mauvais ce sera de votre fait !

Comme je l’ai vu dans un service, les statistiques n’étant pas bonnes, le Chef de service a dissout une unité pour en créer une autre où ses effectifs ne traitent plus de dossiers, pour établir un ratio dossiers / nombre de fonctionnaires plus cohérent. Tout ça en mettant les collègues devant le fait accompli au nom de la sacro-sainte efficience et en arguant du fait que « on n’a pas le choix ! »

Le courage aurait-il sauté une ou deux générations chez les Chefs de service ?

Les commissaires policiers ont cédé la place à des gestionnaires d’entreprise. Mais nous ne travaillons pas dans le secteur privé à enrichir des actionnaires, mais au service de la société. Cette politique néfaste place l’intérêt des victimes en second plan puisque nous, les Policiers enquêteurs, ne pouvons plus travailler comme nous le souhaitons. Quand je pense que nous sommes tous volontaires pour passer le bloc « OPJ » avec toutes les difficultés que ça implique !

Mais aujourd’hui nous n’avons plus le temps, et le temps c’est de l’argent que nous ne toucherons jamais. Pardon, je m’égare… certains seront tout de même payés en conséquence avec les primes dites de « résultats exceptionnels », au « mérite » ou comme je l’ai entendu, de « petite équipe » ! Quel cynisme que d’inventer un terme aussi réducteur…

Cette maladie a été soi-disant éradiquée…

Non, c’est une vue de l’esprit. Comment se fait-il que je sois par moment obligé de soumettre l’idée au Parquet de ne pas classer pour « absence d’infraction » mais pour « infraction insuffisamment caractérisée » ? Parce que le premier item ne rentre pas en compte dans le calcul des statistiques !

Comment se fait-il que, lorsqu’une infraction est commise par une société, je doive mettre deux mis en cause sur le compte-rendu d’enquête, à savoir le patron comme personne physique et la société comme personne morale, ce qui nous fait deux mis en cause pour un même fait ? Comment se fait-il que certains dossiers terminés il y a quelques semaines ne pourront être définitivement clôturés que début janvier 2017, les objectifs 2016 étant atteints ?

Se protéger de cette maladie est possible :

Cette maladie peut induite d’autres conséquences plus graves, puisqu’elles touchent les policiers dans leur cœur par la pression qui en découle et un management parfois douteux.

Pour cela, il faut agir en préventif. Il suffit de faire baisser le nombre de faits constatés. Tout ce qui dégradations simples de véhicules ou biens privés pourrait et devrait être traité en main courante tant qu’il n’y a aucun élément susceptible de permettre l’identification de l’auteur. Les assurances veulent une déclaration devant les services de Police, une copie de main-courante avec une Marianne devrait suffire. A nous d’expliquer pourquoi aux victimes.

En curatif, il nous faut soutenir les articles 12 et suivants du Code de Procédure Pénale. La Police Judiciaire est placée sous l’autorité du Procureur de la République. Si vous, les OPJ, vous décidez qu’une enquête doit être menée sur le long terme, oubliez les chiffres de votre service et « vendez » votre affaire au Parquet.

Un grand nombre de magistrat apprécient les APJ et OPJ appliqués dans leur travail. Faites-vous plaisir, c’est sur instruction du Parquet ! Il existerait donc bel et bien un espoir ?

Pour conclure :

Il y a treize ans, je sortais de l’école de Police. Lors de notre prise de fonction, le DDSP de l’époque recevait lors d’une réunion tous les Gardiens de la Paix nouvellement affectés. Je me souviens de son intervention, où il déclarait : « A partir de maintenant, vous travaillez avec de l’humain, et l’humain n’est pas quantifiable. C’était en 2004. La donne a changé depuis.

Il existe un grand nombre d’articles sur le sujet. Régulièrement les syndicats sont vent debout pour convaincre nos têtes pensantes d’éradiquer ce mal une bonne fois pour toutes. Mais rien… il ne semble y avoir aucun traitement efficace. Pourtant, comme pour le traitement de certaines autres maladies, il y a des solutions et j’ai envie de penser que l’espoir reste de mise. Courage collègues !

Nous savons ce que nous valons. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 prévoit en son article 12 que « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : Cette force est instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée. » Tiens donc ? Mais cette politique du chiffre ne servirait-elle pas l’utilité particulière de ceux à qui la force publique est confiée ? La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen étant dans notre bloc de constitutionnalité, cette politique ne serait-elle pas… anticonstitutionnelle ? Donc peut-être… illégale ?

Pour en savoir plus :

http://www.lepoint.fr/societe/police/police-le-retour-de-la-politique-du-chiffre-01-04-2016-2029325_23.php